Dix jours à l’autre bout de l’Inde, partie II.
Après une nuit de sommeil le ventre vide dans le train, notre joyeuse troupe arriva à Bénarès, très sainte ville de l’hindouisme : en effet, mourir à Bénarès vous offre une occasion unique et inespérée de briser l’affreux cycle des réincarnations et d’atteindre la mokcha (délivrance). C’est un peu comme si on doublait tout le monde dans la file à la boulangerie du ciel pour aller prendre son pain bénit.
Et ce qu’il y a de sacré, à Bénarès, c’est surtout le Gange. On vient s’y laver de ses petits et gros péchés ; “l’Amrita”, ou élixir de vie (l’eau du Gange), amènerait pureté et une vie meilleure après la mort.
Bon.
Sacrée, pure… sacrément sale et polluée, oui !
Nous sommes restés quelques jours à Bénarès, et on peut dire que l’on s’est pris un bon bol d’Inde dans les narines à cette occasion.
Les rues sont sales, très sales. Vaches et autres animaux (chiens, poules, canards…) se baladent dans les ruelles ou sur les ghats. J’insiste sur le fait que comme c’est une ville sacrée, il y a beaucoup de vaches. Pour être un tantinet plus clair, on patauge un peu dans la merde, et on a le nez dans le cul de vaches. Voilà, ça c’est dit. Certaines rues ne sont même pas dallées, parce que la boue, c’est quand même vachement (sacrément ?) mieux.
Après avoir emménagé dans un hôtel très sympa pour 350 roupies la nuit, nous nous sommes aventurés sur les ghats – « marches » en hindi – le premier jour. Nous avons assisté à des cérémonies religieuses dont le sens m’échappe complètement, mais qui ont été immortalisées par une vidéo sur Picasa.
Si on parcourt le bord du fleuve, on trouve donc des marches, encore des marches, des temples, toujours des marches, des escaliers qui s’entremêlent, sur lesquelles on se fait alpaguer par des petites vendeuses de fleurs, des bateliers, des masseurs, etc. Du gris et du marron, mais aussi beaucoup de couleurs, et un vague brouillard persistant.
Le point positif, c’est que c’est très joli, et particulièrement photogénique. La preuve ici.
Deuxième jour … temples ! Rien de nouveau ni d’affolant.
Troisième et dernier jour, dit « le jour de trop ».
La mère de Kama est restée à l’hôtel, ne pouvant plus supporter la misère et la saleté.
Kama, son père et moi avons retenté le Gange, notamment pour aller nous faire masser sur le main ghat – ce que nous avons fait, à même les marches !
Il faut parler des ghats crématoires. J’en ai vu deux, un principal et un secondaire, il y en a peut-être d’autres plus loin. Comment cela se passe-t-il ? En théorie, le mort est amené sur un bûcher au bord du fleuve enveloppé dans un linge décoré. Les hommes suivent, les femmes n’assistent pas à la cérémonie. (Ca chiale les bonnes femmes, enfin!) Un des hommes, celui qui est considéré comme le plus proche du mort, a les cheveux rasés en signe de deuil. Le corps est arrosé d’eau du Gange, le cortège tourne à plusieurs reprises autour du bûcher, incantations, hommage. Puis le bûcher est allumé. Quelques heures plus tard, les cendres sont ramassées et jetées dans le Gange.
En pratique, maintenant, il se trouve que les ghats crématoires sont très surchargées à Bénarès, et que de plus le bois se fait cher. Il en résulte, outre l’odeur de barbecue assez ragoutante, que d’aucuns ne sont franchement pas suffisamment calcinés.
S’en suivent deux images très agréables qui me trottent dans la tête…
Promenade en barque sur le Gange, le premier jour. Bing. Une des rames vient de heurter quelque chose. C’était un crâne.
Troisième jour, & retour de la narration. Un homme pauvre et seul, enveloppé dans un seul drap blanc, est brûlé sur brasier reconstitué à partir des restes fumants d’un autre. Nous sommes passés devant la crémation une première fois à son début, avant notre massage, et sommes repassés une seconde fois ensuite. Comme il n’y avait pas assez de bois, la tête et les pieds n’avaient pas brûlé, et restaient à pendouiller sur un squelette toujours intact. Le drap avait partiellement brûlé, lui. Et cette odeur de chair grillée…
C’en fut trop. Je rentrai à l’hôtel, me déshabillai prestement, enfouis short chemise et boxer dans une sac plastique dûment fermé, et pris une énergique douche avec triple dose de savon, double lavage de dent, et shampoinage en règle.
Kama et son père firent de même quelque temps après. Il semble que les bouts de corps aient été rassemblés dans un linge, puis jetés dans le Gange par le prêtre, qui lui tournait le dos.
En chemin, j’ai pris cette ultime photo (dans l’album) d’un chien jouant avec un crâne sur un ghat.
Les hommes et les femmes se baignent dans le Gange. Ils lavent leur linge dans le Gange, linge qui est ensuite étendu sur les marches – sales – où il est foulé par les vaches. Ils prêchent et pêchent dans le Gange. Et ils jettent leurs morts à moitié calcinés au même endroit, ou à vingt mètres. C’est dégoutant.
« La concentration en coliformes fécaux est entre 2 000 et 4 000 fois supérieure à la limite recommandée par l’OMS pour une baignade sans danger. Bien qu’on ne sache pas avec précision l’impact que cela a sur la population, une étude récente estime que 66 % des habitants de la ville ayant un contact quotidien avec le fleuve souffrent de gastro-entérite aiguë, de dysenterie, de typhoïde, d’hépatite A ou même de choléra. » Source là.
C’est un défi à l’hygiène la plus élémentaire. La foi hindoue, à cet endroit, devrait être sérieusement plus soumise au bon sens. Et je pense, pour finir, qu’aller à Bénarès une fois par réincarnation suffit amplement. C’était très fort, très impressionnant, et complètement surréaliste.
Nous n’étions pas mécontents de partir pour Delhi, d’où nous avons rejoint Bombay, puis Pune.
wouah… Sans voix… L’Inde fait réfléchir l’occidental…
les photos sont vraiment magnifiques et saisissantes…elle me laisse sans voix ! !