Dix jours de voyage à l’autre bout de l’Inde ! Partie 1.
Départ de Pune aux aurores le samedi quinze juin, direction, le bus pour Bombay, jusqu’à l’aéroport domestique. Envol et traversée de l’Inde, quelques mille sept cent kilomètres qui me mènent pour quelques jours à Calcutta, capitale du Bengale Occidental.

Nuages… C’est la mousson. Les rickshaws à bras et à vélo côtoient les auto-rickshaw et les taxis. Je devais retrouver les parents de Kama à Howrah station, une des plus grandes gares d’Asie, mais leur train a du retard. Je pars donc en quête d’une guest house dans le quartier touristique. Après quelques pérégrinations, je trouve deux chambres pour INR 300 chacune – pas cher, hein ?
Calcutta compte grossièrement entre douze et quatorze millions d’habitants. Elle a été officiellement renommée Kolkata en 1999. Ville pauvre et sale, elle est et demeure l’un des principaux foyers intellectuels, culturels et artistiques de l’Inde. Dans les rues de la vielle ville, on croise très peu de femmes, comparativement à Pune. Les hommes de la rue, eux, par contre, sont omniprésents, et y vivent littéralement.
Dimanche, ballade à pied dans l’immense parc du centre ville pour rejoindre le Victoria Memorial – petit joyaux d’architecture victorienne mêlé d’influences orientales, construit au début du XXème siècle, et remarquablement bien entretenu en comparaison des autres bâtiments du Raj Britannique. A l’intérieur se trouve un très intéressant musée expliquant l’histoire de la ville, pleinement imbriquée à celle de la colonisation.

Justement, je vais me fendre de quelques explications d’ordre historique, parce qu’après tout, la colonisation en Inde, ce n’est pas si évident.
Avertissement : ces explications sont une refonte de plusieurs sites ouaibe et de mes conversations sur le sujet, je m’excuse donc à l’avance en cas d’approximation ou d’inexactitude.
En 1690, Job Charnock, un fonctionnaire de la Compagnie des Indes britannique, reçoit la permission de construire une usine à Sutanati. En 1698 la Compagnie obtient le droit de collecter les impôts fonciers sur les villes de Sutanati, Kalikata et Govindapur. À cette occasion les trois cités sont réunies en une seule baptisée Calcutta.
La Compagnie construit un fort pour se protéger notamment des escarmouches (skirmich in English, please!) françaises, qui sera terminé en 1699 : ce sera Fort William. Calcutta prospère et devient un territoire (“presidency”) à part entière pour la Compagnie en 1707.
En 1717, profitant de l’affaiblissement de l’empire moghol, la Compagnie obtint les droits de commerce sur le Bengale. En 1735 la population s’élève alors à 100 000 habitants.
Petit à petit le nabab du Bengale affirme son indépendance vis-à-vis du pouvoir moghol. Le 20 juin 1756 le nouveau nabab, Siraj, attaque Calcutta et s’empare du Fort William.

[photo sans rapport avec l'énonciation, juste là pour aérer]
La Compagnie fait appel à Robert Clive qui dirige alors Madras. Le 2 janvier 1757 il reprend Calcutta aux côtés de l’Amiral Watson et le 23 juin il bat définitivement les troupes de Siraj lors de la bataille de Plassey.
En 1764, Mir Kasim, le nabab du Bengale s’allie avec l’empereur moghol Shah Alam et avec le nabab d’Oudh pour attaquer les anglais. Mais ces derniers mettent en déroute les troupes du nabab lors de la bataille de Buxar. Le 12 août 1765 Clive signe un traité grâce auquel l’Angleterre obtient la collecte des impôts au Bengale, en Orissa et au Bihar.
Calcutta devient la capitale de l’empire britannique en Inde. En 1772 Warren Hastings est nommé gouverneur du Bengale puis gouverneur général l’année suivante. La population compte alors 200 000 habitants. Les gouverneurs se succéderont ensuite, étendant un peu plus la domination anglaise sur l’Inde.
Au début du XIXe siècle, Calcutta est coupée en deux secteurs distincts – un Britannique, un Indien, connu sous le nom de « ville noire ». Déjà, la pauvreté des huttes « de la ville noire » est considérée comme choquante. La ville subit la croissance industrielle rapide des années 1850 (textile, jute) ; le réseau ferré et le télégraphe sont développés par le gouvernement britannique.
La coalescence [réunion d’éléments voisins, ndlr] des cultures britannique et indienne a eu comme conséquence l’apparition d’une nouvelle classe sociale, les « Babu », des bureaucrates indiens anglophiles souvent issus des hautes castes. Les relations entre les Britanniques et la population locale passaient principalement par ces intermédiaires. Cette barrière explique peut-être en partie que la culture britannique ne se soit pas propagée énormément dans la population.
En 1883, Surendranath Banerjea organise une conférence nationale – la première de sa sorte au Inde. Graduellement Calcutta devient un centre du mouvement indien de l’indépendance, à la tête duquel on retrouve notamment des érudits formés en Europe qui s’inspirent des luttes y ayant eu lieu et des idées révolutionnaires.
En 1905, le découpage du Bengale en deux régions distinctes par Lord Curzon a comme conséquence une agitation publique et le boycott des marchandises britanniques. Ces mouvements de protestation incitent les Anglais à déplacer la capitale à New Delhi en 1911.
Le port de la ville a été bombardé deux fois par les Japonais pendant la deuxième guerre mondiale. Pendant que des stocks de nourriture étaient détournés pour alimenter les troupes alliés, des millions de personnes sont mortes de faim pendant la famine du Bengale de 1943.
En 1946, les demandes de création d’un état musulman ont entrainé des violences entre les communautés. La partition des Indes (1947) créa également de nombreuses violences de nombreux mouvements démographiques – un grand nombre de musulmans pour le Pakistan Est (l’actuel Bangladesh), alors que les centaines de milliers d’hindous fuyaient dans la ville.
Au cours des années 1960 et des années 1970, les graves pannes électriques, les grèves et un mouvement violent de Marxistes-Maoïstes – les Naxalites – ont endommagé une grande partie de l’infrastructure de la ville.
En 1971, la guerre entre l’Inde et le Pakistan a amené des milliers de réfugiés à Calcutta.
La situation s’est peu à peu améliorée, et l’économie de Calcutta surfe aujourd’hui, comme celle des autres métropoles indiennes, sur la vague des nouvelles technologies, accroissant tout autant les salaires des ingénieurs en informatique que les inégalités.
L’ex-capitale de du Raj britannique est considérée comme le foyer intellectuel de l’Inde, et demeure une ville dépositaire d’une identité politique, culturelle et artistique originale (dite bengali).
Calcutta est une des places fortes du communisme indien ; le CPI (Communist Party of India) dirige la ville et le Bengale, à la tête d’une coalition des forces de gauches, depuis plus de trente ans. Je ne sais pas exactement dans quelle mesure cette gestion diffère sensiblement de celle des autres villes, j’ai pu seulement observer une ville au réseau de transports en commun particulièrement bien développé, qui me semblait plus pauvre, et ce plus uniformément, que Pune ou Mumbai – en tout cas tout aussi corrompue. En guise d’anecdote, les premiers mots du – vieux – père d’une des amis de Kama à Calcutta, lorsque nous le rencontrâmes, conspuèrent les transformations actuelles, l’invasion de temples de la consommation (multiplex, centres commerciaux) dénaturant la ville, la course à l’enrichissement individuel et la paupérisation intellectuelle.
Pour revenir à notre voyage, le dimanche après midi, après le Victoria Memorial, les parents de Kama et moi-même nous rendîmes au sud de la ville pour visiter le temple de Kali, Kalighat. Dixit le Lonely Planet, d’après la légende, lorsque le corps de la femme de Shiva a été découpé, un de ses doigts est tombé à cet emplacement. D’où … un important lieu de pèlerinage. Cqfd.
Plongée dans la foi hindoue. Une foi qui ne sera pas immortalisée puisque photographier est interdit dans tous les temples que j’ai pu visiter. Il faut se déchausser à l’entrée du temple – la saleté à l’intérieur demeurant sensiblement la même qu’à l’extérieur, on s’entend. Charme commun à toutes les religions, l’esprit de contradiction : l’hindouisme promeut le végétarisme ; j’ai pu voir à Bénarès des découpes de fruits en guise de sacrifice ; et bien, tous les jours, au Kalighat, de petits chevreaux tout mignons sont égorgés pour apaiser le courroux de Kali, qui (toujours d’après le Lonely Planet) représente le côté destructeur de Shiva et demande donc des sacrifices quotidiens. On entre dans une cour intérieure ; sur un des côtés, l’autel sacrificiel, une mare de sang, quelques chevreaux qui patientent. L’atmosphère est saturée d’encens, et des indiens se pressent dans le bâtiment central pour voir quelques instants la statue de Kali recouverte de couronnes de fleurs, éphémères offrandes.
Je ne comprends pas. La ferveur hindoue m’est encore plus étrangère que la foi chrétienne, en ce que je n’en comprends pas les signes ; serait-ce dans une écrasante majorité de cas une foi de charbonnier, un mysticisme mêlé d’idolâtrie (Ganesh en plastique dans chaque voiture), d’incantations [je vous passe les adjectifs sur ce que je peux en penser] – mantras – et de superstitions ?
Le dimanche après midi, où une douche écossaise a quelque peu noyé mon planning, nous nous sommes retrouvés à visiter le QG des Missionnaires de la Charité… c’était fort intéressant. Il en résulte – conclusion – que mère Thérésa était une folle de Dieu, qui a transmué cette folie en don de soi envers les plus miséreux, ce qui est, en terme d’accomplissements concrets, plutôt une bonne chose pour les plus miséreux en question, qui en avaient et en ont toujours bien besoin. L’exposition dans le couvent est un monument apologétique à la gloire de Jésus Christ et de la Sainte Eglise apostolique et romaine, mais une discussion avec une missionnaire à la sortie permet de jauger un peu mieux des actions de ces frères et sœurs.
Il n’en demeure pas moins que je pense que ce genre d’initiatives louables et méritantes – j’entends par là la construction rationnelle et quotidienne de structures de solidarité – peut tout aussi bien être accompli sans aucun recours à une quelconque foi.

Le lundi, après une nuit de pluie, nous bravons les quelques grosses flaques qui barrent les routes (voir ci-dessus), et nous aventurons au nord, en direction du Belur Math, temple principal de la Rama Krishna Mission. Qu’est-ce que la Rama Krishna Mission ? Bonne question. A première vue, un mouvement religieux. Maintenant, il semblerait que se soit plutôt un mouvement de charité mystique mais pas religieux (m’assurent mes collègues) mené par des moines. Je dois admettre que même après avoir pris quelques renseignements, cela reste bien mystérieux pour moi.
Nous arrivons ensuite à un second temple de Kali, au nord de Kalkutta, où j’ai vu mon premier et unique lépreux (et encore, pas sûr). Et encore plein de gens, partout.
Et il y a aussi un gros lingam, et plein de petits lingam le long de la rivière.
Qu’est-ce qu’un lingam, cher public ? C’est une représentation du phallus de Shiva, crénom de non ! Laissons wikipédia nous éclairer de ses lumières : « durant la puja (la prière) le lingam est arrosé de lait, de miel ou de beurre clarifié (le ghi, qui sert aussi en cuisine), et reçoit des offrandes de fleurs, de fruits et de sucreries. Les lingam en activité doivent être maintenus humides. ». Voilà, ça, s’est fait.
Sinon, grand retour de Kama le lundi soir, revigoré par dix jours de Vipassana, rencontre de ses amis de tous âges – mais tous fort intéressants – et course à travers la ville pour chercher des bouquins dans les foires aux livres.
Ensuite, mercredi soir, nous partîmes pour Bénarès, cahin-caha, en train, de Howrah. Mais cela est une autre histoire…

Ci dessus, Saint Paul Cathedral.
Quelqu’un a entendu parler de Romain Rolland ?